Un texte de Ricardo Codina – Membre du conseil d’administration de l’ACNU Québec, Conseiller à la vie étudiante à l’Université Laval et Conseiller en communications à l’Association des médecins vétérinaires praticiens du Québec

Les êtres humains n’ont jamais été, théoriquement du moins, aussi proches les uns des autres. Que ce soit par nos moyens de transport et de communications, il n’a jamais été aussi facile de se rapprocher et de se comprendre. Pourtant, nous constatons de plus en plus, partout sur notre planète, des replis identitaires, des replis sur soi, du terrorisme, de l’esclavage et des crimes contre l’Humanité. Les droits humains sont bafoués impunément et à grande échelle. Même notre propre survie, menacée par les changements climatiques, ne semble pas nous préoccuper outre mesure. Comment en sommes-nous arrivés là à un tel niveau d’inconscience et d’indifférence envers l’autre, envers nous, bafouant ainsi nos droits humains fondamentaux? Quatre raisons principales, selon moi, suivies de pistes de solution qui n’engagent que moi car issues de ma seule réflexion en cette Journée des droits de l’Homme.

Quatre périls qui menacent les droits humains

  • Les médias asociaux
  • L’échec de la mondialisation néolibérale
  • Déficit démocratique et pillage de ressources
  • Réchauffement climatique contre fausses nouvelles et religions

Les médias asociaux, que nous nommerons médias sociaux afin de bien se comprendre, sensés nous permettre de se rapprocher, provoquent parfois, souvent, incompréhension, violence, harcèlement, désinformation et, il faut le dire, incitation à la haine. Pourtant il s’agit là d’une activité illégale, criminelle. Qu’est-ce qui cloche avec les médias sociaux? Pourquoi un outil de sociabilité sert-il d’outil de propagande? Pourquoi un réseau social est-il considéré comme source d’informations sur l’actualité? Ça ne fonctionne visiblement pas sur ces points. L’ère des « fake news » est possible parce que les gens ont abandonné les journaux, la lecture, l’éduction et la culture pour concentrer leurs temps libres sur des outils de sociabilité et d’instantanéité qui, si on n’y prend pas garde, rendent idiot l’utilisateur imprudent. Cet outil, cet espace de socialisation ressemble de plus en plus à une foule en colère. Vous essayerez d’argumenter et de vous informer dans un tel contexte. Malheureusement, pour le moment, les médias sociaux reflètent trop souvent ce que nous avons de plus vil dans notre nature humaine. Fort heureusement, ces outils ont tout le potentiel de retourner la situation dans le bon sens.

L’échec de la mondialisation néolibérale est une évidence. Elle est incompatible avec notre combat contre le réchauffement climatique. Échec également parce que non équitable. La mondialisation permet d’importer au Canada des produits à bas prix qui n’ont pas le même cahier de charge que celui auquel doivent s’astreindre nos producteur agricoles ou manufacturiers. Cette mondialisation est un échec car elle ne sert pas les peuples, mais les grandes multinationales. Les peuples sont donc exclus de cette mondialisation qui ne sert qu’aux plus riches pouvant ainsi exporter et importer sans payer les impôts et taxes et en profitant des législations déficientes (le cas de Netflix au Canada en est un bel exemple). Les riches s’enrichissent davantage et les pauvres s’appauvrissent d’autant plus. Nous ne sommes plus très loin de l’esclavage lorsqu’on y est pas carrément les deux pieds dedans.  L’inégalité croissante de la répartition des richesses provoque ainsi de nombreux conflits partout à travers le monde. Le néolibéralisme doit beaucoup aux guerres et conflits. Imaginez le Canada, la France et les États-Unis sans vente d’armements dans le système économique actuel. Pourtant nous sommes tous contre la guerre, non? Il y a moyen de créer de la richesse autrement car c’est une fausse richesse qui se construit sur la misère et la mort de millions d’individus. Les millions de migrants qui fuient leurs pays, fuient la guerre où nos armes sont utilisées. La mondialisation et le modèle néolibéral doivent se redéfinir en autre chose de plus constructif. De plus en plus de voix se font entendre à cet égard fort heureusement afin de réformer ce système caduque.

Déficit démocratique et manque de ressources pour tous

Il va sans dire que nos démocraties sont présentement phagocytées par des lobbys importants qui financent les campagnes électorales de nos politiciens. Nous sommes donc en déficit démocratique important lorsque nos gouvernances sont motivées non pas par le bien commun mais par des intérêts corporatifs. Les autres systèmes en place sont soit des pseudo démocraties ou des dictatures. Il y a peu de véritables démocraties, mais elles existent et prennent de l’ampleur. Plusieurs pays commencent à mieux encadrer tout ce qui est lobbying afin de redonner une plus grande liberté d’action à nos dirigeants vis-à-vis les grandes entreprises et ainsi mieux servir la population qu’ils sont supposés représenter. En attendant, aucun pays n’est à l’abri de dérives autoritaires. On peut voir la monté de l’extrême droite partout dans le monde comme une illustration de l’échec de la démocratie telle que nous la connaissons. Certains pensent à tort que le repli sur soi, le repli identitaire pourrait ramener une splendeur idéalisée d’antan. Mais on parle de quoi ici? D’une époque où tous vivaient repliés sur eux-mêmes sans échange véritable dans des sociétés menées par une religion dominante voire unique. C’est trop tard pour ça, il est faux de prétendre qu’on peut retourner vers une époque où la religion menait tout. Présentement, le modèle néolibéral a atteint ses limites en termes d’inégalités et de gaspillage des ressources. Les plus pauvres rêvent d’une vie à l’américaine alors que cela est impossible et carrément insupportable pour la vie sur terre. Ce n’est pas une raison pour fermer les yeux et retourner dans les années cinquante.  Un retour des valeurs démocratiques et d’une saine gouvernance dans un maximum de pays est la meilleure façon de battre les extrêmes de droite et de gauche. Le bien commun ne se trouve pas dans les extrêmes.

 

Réchauffement climatique contre les fausses nouvelles et les religions

Tous s’accordent pour dire que le réchauffement climatique est le plus grand péril qui nous menace car il pourrait bien nous anéantir complètement si nous n’y portons pas l’attention requise. Déjà, les droits humains fondamentaux de millions de gens qui ont droit au logement doivent quitter les zones durablement inondées par la montée des eaux provoquées par la fonte des glaces. Une forte majorité de scientifiques (on frôle ici le 100%) qui se sont penchés sur le problème dans le monde entier sont convaincus de la nécessité d’agir car l’Homme est responsable du réchauffement climatique. Pourtant, ils ne parviennent pas à convaincre nos dirigeants et à nous convaincre. Cette année au Canada, il s’est vendu plus de camions utilitaires sports (marché en expansion) que de voitures économiques. Selon Automotive News Canada, les deux véhicules les plus vendus au Canada dans les six premiers mois de 2017 : 78427 unités de F-150 de Ford et 57923 unités de Dodge Ram. En comparaison, la Honda Civic a fait 37180 ventes et la Toyota Corolla 28354 ventes. Comment expliquer une telle catastrophe? Tous ces gens avaient besoin d’une camionnette V8? Tous ces gens croient-ils au réchauffement climatique et ses dangers? La plupart répondront oui mais se déculpabiliseront en disant qu’ils recyclent. Comme beaucoup trop de gens, ils ne sont pas motivés par la raison mais par les émotions. Ma priorité c’est la sécurité de ma famille diront-ils alors qu’il est prouvé qu’il est plus facile de faire un accident en SUV qu’en berline sedan compacte. Si on peut jouer sur les émotions pour faire changer d’avis quelqu’un, c’est beaucoup plus difficile lorsque la religion empêche de raisonner.

Comment quelqu’un qui croit fermement que Dieu a créé la terre il y a 6000 ans et que la fin des temps précédera l’arrivée du paradis terrestre peut-il croire les faits scientifiques? Qu’est-ce que le réchauffement climatique dans ce système de croyance? Rien. C’est une théorie des scientifiques qui lui disent que sa croyance est fausse et que la théorie de Darwin a été prouvée. Le croyant est alors heurté dans sa foi profonde et ne porte aucun crédit aux scientifiques qui lui parlent de réchauffement climatique. De par le monde, de plus en plus de gens semblent trouver refuge dans la religion. Nous vivons une période obscurantiste où les religions et/ou les émotions ont repris trop de place dans l’espace publique et dans la vie des gens. Beaucoup de gens ont perdu leurs repères et se réfugient dans le déni. Les croyants intégristes déshumanisent tous ceux qui ne sont pas comme eux. Aucun « vivre ensemble » n’est possible avec un tel état d’esprit. C’est même dangereux. Si nous ne faisons rien nous allons nous faire des guerres de religion sans nous occuper de l’essentiel. Le réchauffement climatique peut mener à notre propre extinction. La raison doit toujours primer sur la croyance en cette époque charnière.

 

De l’espoir pour notre survie et pour les droits humains

  • Les médias sociaux, mais vraiment sociaux
  • Une mondialisation équitable
  • Instauration graduelle d’une vraie démocratie sans l’imposer
  • Laïcité de l’espace publique : ce qui nous rassemble

 

Les médias sociaux. Mieux régulés et encadrés, ils offrent un grand potentiel d’échanges, de travail en équipe et de meilleure compréhension de la différence. Une Netiquette permettant à tous de s’exprimer dans un cadre précis et bien modéré est nécessaire. Pour se faire, il faut inciter les propriétaires de Facebook, Twitter, Google etc. à faire leur part pour que cesse le mauvais usage de leurs plateformes. L’utilité même des médias sociaux est à redéfinir. À quoi devrait servir un média social? S’informer, apprendre? Si tel est le cas, un changement s’impose car haïr n’est pas informer. S’informer n’est pas s’abreuver de nouvelles sensationnelles, souvent diffamatoires, en provenance de diffuseurs douteux. Lors d’une conférence à New Delhi le 1er décembre 2017, rapportait mediacongo.net, Barack Obama, ex président américain, a mis en garde contre une utilisation inadéquate des réseaux sociaux par des responsables politiques car favorisant les « jugements hâtifs sur des questions complexes ». Ce dernier a également déclaré « Nous sommes plus connectés que jamais mais (…) nous utilisons de plus en plus les faits pour servir nos opinions plutôt que former nos opinions en les fondant sur des faits ». Les usagers ont donc également une part de responsabilité afin de développer un meilleur usage des médias sociaux. Ensemble il est possible d’y arriver afin de mieux se comprendre et se respecter. Ce sera un travail de longue haleine car de mauvaise habitudes sont prises, mais il est possible d’avancer et donc, grâce aux médias sociaux, faire avancer le genre humain vers ce qu’il a de meilleur à travers une saine socialisation qui ne prétend pas être autre chose que cela.

 

Une mondialisation équitable. Une mondialisation équitable serait formée de l’ensemble des pays sur de toutes autres bases qu’actuellement. Tous vivraient plus ou moins en souveraineté alimentaire et tous auraient des conditions de vie acceptables.  Nos agriculteurs, qui nous nourrissent, auraient des cahiers de charge environnementaux et sociétaux égaux. À travers l’ONU ce genre de travail est possible. Les instances existent déjà, il est possible de se rejoindre sur des objectifs communs. Une mondialisation efficace permet d’exporter des bananes, du sirop d’érable et du café dans des pays qui n’en produisent pas. Mais à quoi bon faire faire des milliers de kilomètres à des pommes de Nouvelle-Zélande pour les vendre au Québec qui en produit suffisamment pour sa population? Cette mondialisation doit être raisonnée, raisonnable si on veut atteindre nos objectifs de réduction des gaz à effet de serre. On ne peut pas être d’un côté pour le l’Accord de Paris et pour la mondialisation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. La mondialisation équitable ne peut pas être menée par les intérêts économiques mais sociaux et environnementaux. Il faudra éviter de tomber dans un protectionnisme complet et un repli des peuples sur eux-mêmes. Le multilatéralisme est toujours possible si tous nous jouons selon les mêmes règles du jeu. La jeunesse d’aujourd’hui me donne beaucoup d’espoirs à cet égard. Beaucoup d’étudiants s’impliquent dans des simulations des Nations Unies et autres instances internationales et sont motivés à rendre notre monde meilleur. Je suis convaincu que je changement peut se faire dans le bon sens. Tout n’est pas à jeter dans la mondialisation. Il faut juste la recadrer et en exclure les grandes multinationales qui n’ont jamais travaillée pour le bien commun mais seulement pour elles-mêmes, ce qui est normal. Nous leur avons juste donné trop de place dans nos gouvernances.

 

Instauration graduelle d’une vraie démocratie sans l’imposer

L’Histoire nous a démontré que l’imposition d’un modèle de gouvernance (la démocratie à l’occidentale) n’a pas fonctionné. Les invasions et tentatives d’imposer la démocratie ont simplement remplacé des dictateurs par le chaos. Il faut d’abord et avant tout servir de modèle et partager nos connaissances avec qui le souhaite. Plusieurs pays se sont débarrassés de leur tyran pour adopter parfois un autre régime autoritaire ou les voies de la démocratie à des niveaux tels que ce sont eux qui, parfois, pourraient nous inspirer. L’ONU est un exemple de gouvernance qui peut en exaspérer certains, car on y côtoie des dictatures et des démocraties. Pourtant, tous les peuples aspirent à la liberté tout en ayant conscience de leur devoir envers l’Humanité. Démontrer dans quelques pays qu’une véritable démocratie est bénéfique permet de montrer un exemple positif d’une gouvernance soucieuse de sa population et de la pérennité de l’environnement. L’Accord de Paris est un exemple de projet applicable pour le bien communs. S’il se concrétise, il permettra à tous les pays de diminuer significativement leur empreinte carbone, mais au-delà de ça, cela implique quoi? Une consommation locale donc plus de souveraineté alimentaire, des gens qui travaillent à cette souveraineté, donc une meilleure répartition de la richesse. Meilleure répartition de la richesse dit meilleurs revenus, meilleure santé et au final meilleure éducation. Un accord environnemental visant à limiter le réchauffement climatique peut carrément avoir comme résultante d’améliorer le sort de toute l’Humanité et faire progresser les droits humains. Pas mal quand même. Le défi sera grand pour certain, mais un point de bascule peut aller dans un sens positif parfois et c’est sur cela qu’il faut miser.

Laïcité de l’espace publique : ce qui nous rassemble

Les droits humains garantissent (article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme) la liberté de religion. Mais la religion n’est pas ce qui réunit tous les peuples. Bien des gens sont athées, d’ailleurs. Qu’est-ce qui nous réunit tous? Le vivre ensemble se base sur la laïcité et la raison. Je ne parle pas ici d’imposer des codes vestimentaires : que les gens s’habillent comme ils le veulent. Si en tant qu’athée vous parlez avec une femme voilée de confession musulmane ne lui parlez pas de sa religion ou de votre athéisme. Trouvez d’abord des champs d’intérêts communs : défense de l’environnement, valeurs familiales, la santé etc. Le vivre ensemble, ce qui nous réunit tous, sont les grands enjeux de notre époque : climat social sain, permettre à la laïcité et la raison de s’exprimer etc. Le vivre ensemble doit évacuer les sujets de division car ils ne mèneront à rien de toute façon. De plus, il ne faut pas laisser la religion ou une croyance gérer notre avenir commun. La raison et la science peuvent nous unir. Ce n’est pas parfait mais c’est mieux que de se laisser guider par des croyances religieuses toutes plus divergentes les unes que les autres. Le vivre ensemble ne passe pas par la religion mais par un espace de discussion et de gouvernance laïc. Tout va vite à notre époque donc l’obscurantisme ambiant pourrait être remplacé rapidement par un retour rapide aux Lumières. Tous ont accès aux connaissances via Internet. Il suffit de trouver les sources fiables et ne pas se laisser informer ou influencer par une foule en colère.

Les droits humains, des hommes, des femmes et des enfants sont une priorité absolue. Nous vivons une époque où nous sommes faussement ouverts sur le monde mais en réalité fermé sur nous-mêmes. Les quatre périls qui menacent nos droits humains les plus fondamentaux contiennent leurs propres remèdes. C’est dans l’adversité que nous avons toujours trouvé des solutions pour résoudre nos problèmes. Nous vivons une telle période d’adversité et j’ose croire que nous nous dirigeons non pas vers la catastrophe mais vers notre salut. L’Histoire nous apprend que nous avons toujours réussi à nous sortir du pétrin pourquoi pas cette fois encore?

Ricardo Codina (décembre 2017)

La Déclaration universelle des droits de l’homme : http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/