Un texte de Daniel Caron – Diplomate en résidence à l’institut des hautes études internationales (HEI) et ancien ambassadeur du Canada en Ukraine (2008 à 2011). Membre du conseil d’administration de l’ACNU Québec.

Depuis 2013, l’Ukraine vit sa plus grave crise depuis son indépendance. La diplomatie a bien fait son travail, mais les troubles demeurent.

Pierre E. Trudeau a déjà dit qu’être voisin des États-Unis, c’était comme dormir avec un éléphant : « Quelque douce et placide que soit la bête, on subit chacun de ses mouvements et de ses grognements. » L’Ukraine a aussi un gros voisin : un ours qui ne fait pas que grogner !

L’Ukraine a célébré ses 25 ans d’indépendance en 2016. Une indépendance que le Canada fut le premier pays occidental à reconnaître. Mais serait-ce une indépendance sertie de griffes d’oligarques ? C’est un pays encore bien jeune, mais qui souffre de vieux problèmes : corruption endémique et institutions post-soviétiques inefficaces. Si nous, au Canada, ne réussissons pas à réformer nos propres institutions comme le Sénat, imaginez le défi devant ceux qui doivent le faire à Kiev, même si certains progrès ont été accomplis depuis 25 ans, surtout du côté de la société civile.

L’Ukraine ne partage pas que de vieux problèmes avec ses voisins. C’est un grand pays intégré dans la région par la géographie, l’histoire, l’économie (en particulier en matière d’énergie) et, dans une certaine mesure, par la culture, la religion, la langue et le modèle socio-économique. Avec cette intimité, on devrait s’attendre à plus d’harmonie. Mais gérer ses relations de voisinage demande un minimum de confiance et de respect. Le pays a plutôt été victime de l’arrogance, du cynisme et de l’effronterie allant carrément jusqu’à l’agression.

Les grands opportunistes

Depuis plusieurs années maintenant, le peuple a clairement exprimé ses ambitions européennes dans l’espoir d’un avenir meilleur. Allant à l’encontre des avis du président George Bush et de la première ministre Margaret Thatcher, c’est ce vif espoir qui a fait voter une large majorité pour l’indépendance en 1991. Puis leurs aspirations ont été alimentées par la rapide expansion de l’OTAN, qui s’étend depuis 2004 jusqu’à la frontière de la Russie, et par l’élargissement de l’Union européenne chez des pays voisins de l’Ukraine : Hongrie, Slovaquie, Roumanie et Pologne. Ces expansions occidentales et les révolutions de couleurs de 2003 et 2004 en Géorgie et en Ukraine ont frustré la Russie, dont les dirigeants ont exprimé leur exaspération à plus d’une tribune. Mais, comme le dit le dicton, si tu fermes ta porte aux cris de ton voisin, ils te parviendront par la fenêtre.

Les luttes d’influence demeurent, plus de 25 ans après la chute de l’URSS. Elles sont la source du conflit avec la Russie, qui cherche parfois à refaire l’histoire au profit de la popularité de son président, mais surtout à protéger un système au profit des énormes richesses des oligarques qui font la fortune des agents immobiliers à travers le monde.

Depuis trois ans, le pays vit sa plus grave crise depuis son indépendance. La diplomatie a bien fait son travail, mais les troubles demeurent. Les accords de paix de Minsk-2 ne sont toujours pas mis en œuvre. La tension monte régulièrement à la frontière orientale et à celle avec la Crimée, ce joyau annexé illégalement par la Russie. À court terme, la pression doit demeurer pour que les accords, conclus de peine et de misère, soient enfin respectés par les deux parties.

Contrairement à son prédécesseur qui refusait toute discussion, le ministre Stéphane Dion avait bien raison de vouloir agir autant dans le dialogue que dans la dissuasion avec la Russie. Mais il n’a pas eu le temps d’engager ce dialogue car remplacé en janvier 2017, comme ministre des affaires étrangères, par Chrythia Freeland, elle-même d’origine ukrainienne.

Certes, il est trop tôt pour lever les sanctions ou pour appuyer sur le bouton « reset » comme l’avait fait la secrétaire d’État Hillary Clinton avec son homologue russe Sergueï Lavrov en mars 2009 à la suite de l’agression russe en Géorgie. Ce succès russe de 2008 en Abkhazie et en Ossétie du Sud a peut-être inspiré l’invasion de la Crimée au moment opportun en février 2014. Car le président Vladimir Poutine et ses leudes sont assurément de grands opportunistes.

La version initiale de cet article a été publiée le 12 septembre, 2016, dans le journal Le Devoir pour souligner les 25 ans d’indépendance de l’Ukraine.